03.02.2010

Pepperminta

Jusqu'à aujourd'hui, le débat entre cinéma et art contemporain restait confiné dans les colonnes de revues spécialisées, comme les Cahiers du cinéma, Trafic ou Décadrages. Avec la sortie du premier film narratif de Pipilotti Rist, c'est au tour de la presse quotidienne de s'emparer du sujet.

On peut se faire une idée du type d'installations  conçues par l'artiste en cliquant sur le lien du Moma comme nous y invite Le Temps. Qu'y voit-on, à part le logo de l'UBS qui sponsorise l'exposition? Un immense espace enveloppant au centre duquel les spectateurs peuvent s'assoir, ou s'allonger, sur une banquette circulaire et regarder les projections sur les quatre murs de tulipespepperminta01.jpg, ou nénuphars, de jeunes femmes en culottes blanches, ou toutes nues, croquant des pommes, ou s'immergeant dans une mare rouge sang, etc., bref, toute une imagerie édénique sensée vous plonger dans un bain sensoriel. Et à juger par la béatitude dans laquelle sont plongés les spectateurs de l'exposition, ça a l'air de marcher.pepperminta04.jpg

En choisissant de sortir de l'enveloppe confortable de l'espace muséal pour aller vers la salle de projection, Pipilotti Rist se trouve confrontée à un nouvel espace qui a ses propres contraintes. Le pari risqué de l'artiste est résumé par le Temps : « Pipilotti a voulu raconter une histoire à des spectateurs assis tout du long dans une salle obscure face à l'écran alors que jusque-là elle les invitait à s'allonger sur des tapis ou des canapés pour s'immerger dans des images géantes projetées tout autour d'eux. » En effet, le cinéma implique une vision frontale et, donc, une distance à l'écran à la fois physique et critique, alors que l'art de Pipilotti consiste, apparemment, à abolir toute distance entre l'œuvre et le spectateur. Ce passage en force d'un médium à l'autre est résumé par le titre de 20 minutes : « Pipilotti Rist veut voir la vie en rose. »

Or, ça résiste du côté de la critique de cinéma. Les plus condescendants, comme Le Matin, jugent que « à moins d'être totalement réfractaire à l'hystérie naïve et très Télétubbies d'un certain milieu artistique zurichois, Pepperminta peut se déguster comme une bonne fraise tagada. » Plus sévère, le 24 heures écrit : « Passant du cliché publicitaire 'à la United Colors of et caetera' à l'image poétique, Pepperminta reste un projet purement expérimental qui se perd souvent en chemin. » Enfin, on sort la grosse artillerie dans La Tribune de Genève pour exécuter le film : « Pipilotti Rist fait de l'art comme d'autres mettent en boîte des sardines, à la chaîne [...] Cette vision du cinéma est caduque. Un comble pour quelqu'un qui se croit à la pointe de la modernité. » Pire, dans Le Temps, on l'accuse carrément de ne pas savoir filmer:"ces démonstrations de style dénotent, de la part de leurs auteurs, une méconnaissance de la grammaire cinématographique de base." Quoi! pas de jolis fondus-enchaînés, de palpitant montage alterné ou de rigoureux champs-contrechamps, comme on en voit plein dans les séries télés, dont les auteurs, eux, maîtrisent parfaitement ces figures de style? Honte!

Finalement, on peut se demander pourquoi ce film provoque tant de haine critique. La réponse dans Le Temps par A plus B: "Petit b: un film commercial raté vaut toujours mieux qu’un film d’auteur raté. Car si la légèreté coupable du premier provoque au moins de l’amusement, la prétention du second, tel Pepperminta, ne génère qu’agacement et ennui." En tout cas, si ça ne marche pas au cinéma pour Pipilotti, on peut lui suggérer de se reconvertir dans le wellness, il y a un marché à prendre.

 

 

13.01.2010

Eric Rohmer

J'ai découvert Eric Rohmer au début des années 90 dans le Ciné club de Claude-Jean Philippe, sur Antenne 2. C'était Le Rayon vert, ça passait à minuit et à minuit vingt j'avais zappé, littéralement hors de moi, à cause des dialogues maladroits et de cette femme qui croyait aux miracles, aux tarots et au grand amour version fleur bleue. Mais dix minutes plus tard, c'était plus fort que moi, je reprenais le film pour ne plus le lâcher, comme je n'ai plus lâché Rohmer dont j'ai vu, par la suite, à peu près tous les films.

C'était comme ça, il y avait dans ses films un "suspens" qui me plaisait beaucoup. Une de mes scènes préférées est quasiment muette, ce qui est paradoxal pour un auteur réputé pour ses dialogues à la fois précieux et abondants. Il s'agit du début de Ma Nuit chez Maude où Trintignant suit à bord de sa voiture une jeune femme blonde, aperçue dans une église, et qui fuit sur son vélo à travers les rues encombrées et neigeuses de Clermont-Ferrand. Rohmer payait-il sa dette au Vertigo de Hitchcock?

Les hommages que j'ai pu lire dans la plupart des journaux romands n'apportent pas grand chose aux clichés rohmériens, comme celui de cinéaste des jeunes filles en fleur. Heureusement, on peut encore lire ceci, trouvé dans Le Temps: "Ses images étaient comme lui: elles préféraient garder leur secret et n’aimaient pas trop la joliesse. Sa légèreté n’avait rien à voir avec celle, obligée, des sitcoms: elle était plutôt une absence volontaire. Pour laisser la voie libre au spectateur. Beaucoup furent désemparés, trop habitués à des images qui font barrage. D’autres ont su et sauront longtemps encore s’y projeter librement."

30.12.2009

The Limits of Control

Dans une interview publiée par Le Temps, Olivier Père, le nouveau directeur artistique du Festival de Locarno, analysait de la manière suivante l'évolution récente de la production cinématographique : "Je continue de m'intéresser au cinéma grand public, mais il est vrai que l'écart s'est accentué, renvoyant le cinéma de recherche du côté de l'art moderne tandis que le cinéma commercial tend à se dégrader." On peut s'interroger et s'inquiéter pour Jim Jarmush par le constat fait dans Le Temps: "[...] ce film a été refusé par Cannes et Venise, alors que n'importe quel Jarmusch y est abonné [...]". En effet, Jim Jarmush est aujourd'hui dans la position inconfortable réservée aux créateurs dont les films ne sont plus assez "expérimentaux" ou "innovants" pour figurer dans les séléctions de festivals et pas assez "formatés" pour les amateurs de séries télé, voire pour simplement être distribué en Suisse.

19095308_jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20090422_051205.jpgEn tout cas, la critique romande lui apporte toujours un bel appui. Dans 20minutes : "Oubliez les thrillers qui vous expliquent par A + B le comment du pourquoi de leur intrigue [...] Jim Jarmush pousse à son comble le principe de rêverie qui traverse ses films et en dynamite les clichés." Dans 24heures, on insiste sur la fragilité de ce cinéma: "La trame tient sur un fil et n'appelle pas une conclusion de polar: la force, la singularité (et pour certains, la faiblesse) du cinéaste réside dans sa capacité à imposer un rythme en dehors des codes habituels de «l'efficacité» scénaristique." Dans Le Matin, on apprécie aussi cette "[...] chose hypnotique, menaçante, aux confins du thriller mental, du western solaire et du road movie."

Seul Le Temps flingue littéralement le film: "Tout est là, estampillé Jarmusch, griffé Jarmusch, filmé et approuvé [...] " Pourtant, "[...] le destin du héros, jalonné de métaphores lourdes comme des tapes sur l'épaule, de symboles à tout-va, de citations philosophiques, ne provoque qu'indifférence, sinon pour une séquence ou l'autre, lorsque Bill Murray ou John Hurt amènent brièvement un appel d'air."

Au fait, vous savez où l'on a rangé les derniers Rivette, Dumont ou Rohmer?